
La pénurie de travailleurs qualifiés est une préoccupation majeure dans l’ensemble de l’industrie de l’automobile.
Il ne fait aucun doute que le manque de travailleurs qualifiés est l’un des problèmes les plus pressants auxquels les propriétaires d’entreprise sont confrontés dans l’économie d’aujourd’hui.
Plus que jamais dans notre histoire, notre société dépend fortement des offres de services des entreprises privées. Qu’il s’agisse de techniciens automobiles, de plombiers ou de médecins, la qualité de vie supérieure à la moyenne des Canadiens est directement liée à l’accès à ces services. En 2018, la valeur ajoutée des services représentait près de 68 % du PIB total du Canada.
Bien sûr, les travailleurs sont le moteur de tous les secteurs économiques. L’aspect problématique du secteur tertiaire (services) vient du fait que, à mesure que la technologie sous-jacente aux nouveaux produits évolue, le degré de compétences requis pour interagir avec ces produits (réparer, exploiter, enseigner l’utilisation, etc.) augmente rapidement.
Ce phénomène est particulièrement vrai dans le secteur de l’automobile : la nouvelle génération de véhicules se caractérise par ce processus d’électrification et de numérisation qui nécessitera une refonte complète de l’expertise des techniciens de réparation et de service.
Le problème de pénurie de main-d’oeuvre des concessionnaires d’automobiles ajoute une autre couche de complexité que les propriétaires d’entreprise d’autres secteurs d’activité n’ont pas à affronter : le point de vue du consommateur. Comme beaucoup le savent, il existe encore une stigmatisation persistante concernant les emplois de techniciens de réparation et d’entretien dans l’industrie de l’automobile. Cette stigmatisation est enracinée dans les représentations culturelles du secteur de l’automobile et dans la pression sociétale sans cesse croissante pour que les étudiants fréquentent éventuellement l’université… Ce qui est injuste puisque, au 21e siècle, de nombreux emplois dans le secteur de l’automobile exigent, au minimum, une formation de niveau universitaire.
Cette perspective publique négative a miné les efforts déployés par les chefs de file de l’industrie et les écoles de métiers pour promouvoir la quantité et, surtout, la qualité des emplois offerts dans l’industrie de l’automobile.
Grâce à un sondage mené par la CADA, les concessionnaires ont été catégoriques sur le fait qu’il y a un grave manque de « sang neuf » dans le bassin de talents, à un moment où la connaissance des nouvelles technologies en matière d’automobile est primordiale.
Sur les 300 répondants, 83,3 % ont déclaré faire face à une pénurie aiguë de techniciens en réparation et de personnel de service. Plus de 35 % ont mentionné que les jeunes travailleurs intéressés par cette industrie n’ont pas les compétences requises pour travailler sur les véhicules électriques neufs ou hautement numérisés, tandis que 97 % des concessionnaires interrogés ont déclaré que la situation allait empirer.
Dans ma chronique de l’édition de février, j’expliquais qu’il serait bénéfique pour tout le monde d’avoir des discussions plus nuancées et factuelles sur l’état général de l’économie.
Je crois qu’un changement semblable est également nécessaire en ce qui concerne le discours sur la pénurie de main-d’oeuvre et la croissance de l’économie canadienne. Cette critique découle principalement du double discours que nous pouvons observer dans le paysage médiatique et de la part de nos gouvernements provincial et fédéral.
Bien que plusieurs investissements et engagements, notamment de la part d’Immigration Canada, aient été faits pour atténuer la pression générée par le manque de travailleurs, les chiffres du faible taux de chômage sont aussi fréquemment utilisés pour souligner à quel point notre économie est dynamique et axée sur la croissance.
L’argument fréquemment invoqué est le suivant : même si les entreprises ont de la difficulté à trouver les bonnes personnes pour leurs postes vacants, notre économie est toujours florissante et génère plus d’emplois, ce qui vient exacerber les difficultés associées à la pénurie de main-d’oeuvre.
De plus, ce problème de tension extrême sur le marché du travail (5 % de chômage) semble toujours aller de pair avec l’éventualité d’une contraction économique, comme si la récession poussait davantage de personnes vers le marché du travail. Historiquement, cette hypothèse a souvent été validée : le taux de chômage en 2008 est passé de 6 à 8,8 % et de 8 à 12 % lors de la crise économique de 1991 (source : Globe and Mail).
La situation pourrait être très différente en 2023, car de nombreux économistes estiment que le niveau de chômage pourrait rester à des niveaux historiquement bas même si le Canada connaît une récession. L’une des explications les plus pertinentes réside dans le fait que la tranche d’âge 55 ans ou plus est la plus dynamique au pays tout en étant l’une des moins engagées dans le secteur production (travailleurs) de notre économie.
Pour les concessionnaires d’automobiles, la crise de pénurie de main-d’oeuvre ne se terminera tout simplement pas par un ajustement économique, peu importe son ampleur. Les techniciens, pour la plupart, sont plus proches de la retraite que de leur apprentissage, et l’admission globale de nouveaux étudiants n’est tout simplement pas suffisante pour combler les besoins de l’industrie pendant la transition en cours vers l’électrification des transports.
Ce n’est une nouvelle pour personne, surtout pas pour les concessionnaires d’automobiles. La réalité, c’est que le discours public sur le chômage doit changer et intégrer plus ouvertement la dynamique du vieillissement de la population au Canada.
Linda Nazareth a magnifiquement présenté un argument similaire dans le Globe and Mail plus tôt ce mois-ci : « Ce qui est certain, c’est que quand il s’agit d’évaluer les dommages causés par ce ralentissement du cycle économique (que nous l’appelions ou non une récession), nous devons aujourd’hui les interpréter différemment. »
Personne n’est plus au fait des défis que pose la main-d’oeuvre que les personnes impliquées dans l’industrie de l’automobile. Le moment est venu pour les personnes occupant des postes-clés de les écouter tout en s’éloignant de l’attitude du « laisser-faire » fondée sur les effets historiques des récessions passées et de considérer la situation actuelle du Canada comme quelque chose de tout à fait unique nécessitant peut-être des partenariats inattendus.








