La fin d’une institution montréalaise emblématique

Avec la fermeture de cette concession de l’est de Montréal le 31 octobre 2025, un parcours exceptionnel s’achève et une page d’histoire de l’automobile locale se tourne.

En guise de dernier tour de piste, le concessionnaire organisera le jeudi 30 octobre un rassemblement privé qui réunira tous les employés et clients, anciens et nouveaux, qui composent la « grande famille Fortier ».

« Nous exposerons beaucoup de souvenirs, comme des photos d’archives, des publicités. Nous allons nous remémorer la fierté et le fun que nous avons eus à travailler ensemble ! » annonce le président et copropriétaire, Michel Salotti.

Une transformation prometteuse

La fermeture de cette concession indépendante, qui a surpris l’industrie, n’était absolument pas envisagée au départ.

Pour répondre aux normes de Ford, l’entreprise s’était en effet engagée à moderniser ses installations pour 2025. En 2018, Michel Salotti a amorcé sa réflexion et constaté une appréciation significative de la valeur du terrain occupé par la concession, en particulier en raison du prolongement futur de la ligne bleue du métro jusqu’à Anjou. 

Dans cette perspective, le dirigeant a embauché une équipe de professionnels afin de concevoir un projet immobilier innovant comportant trois tours d’habitation et une concession de quatre étages. En parallèle, il a entamé des démarches auprès des autorités locales pour faire approuver les plans et le changement de zonage. 

Après un long processus, tout a été accepté en 2023, y compris par Ford. En 2024, M. Salotti a vendu environ deux tiers du terrain à un promoteur immobilier et conservé une option avec bail sur le tiers restant pour la concession.

Un constat indéniable

Le dirigeant avait fait évaluer les coûts pour le nouveau bâtiment ultramoderne d’environ 100 000 pieds carrés. Même si l’investissement était considérable, le projet demeurait rentable.

« Puis, en l’espace d’un an, un an et demi, les coûts de construction ont augmenté de 60 %. Juste pour l’électrification, on parlait de 1,5 à 2 millions de dollars », illustre-t-il.

Devant ce constat, l’homme d’affaires de 64 ans ainsi que ses deux partenaires, son fils Francis et Maxime Généreux – qu’il considère comme son fils « de cœur » –, ont pris la décision de vendre la concession, avec une option d’achat sur le terrain. L’agence de courtage DSMA leur a présenté quatre candidats qui n’ont pas été approuvés par Ford. Trois autres candidats proposés par le constructeur se sont finalement retirés du processus.

Face à cette situation, les trois partenaires ont convenu avec Ford de fermer la concession. Le président de Fortier Auto a annoncé la nouvelle aux 120 employés le vendredi 8 août 2025. 

« Il y avait un silence de mort. C’était comme si j’annonçais un décès dans la famille », confie M. Salotti.

Selon son estimation, tous les employés devraient être replacés d’ici le 31 octobre 2025. Quant à la clientèle, elle sera redirigée vers un nouveau franchisé qui ouvrira ses portes prochainement dans l’est de Montréal.

Une histoire d’est en est

Fortier Auto aura traversé plus d’un siècle d’histoire, s’adaptant continuellement aux transformations du secteur automobile.

En 1914, Narcisse Fortier a ouvert un premier garage très modeste, rue Théodore dans Viauville, puis un autre, rue Leclaire, en 1916, avant de s’installer dans un plus vaste bâtiment en 1919, rue Notre-Dame Est. Le garage Fortier réparait alors des voitures et des motos, tout en vendant de l’essence. En 1937, la famille Fortier est devenue officiellement un franchisé Ford. 

Quelques décennies plus tard, à l’automne 1973, Fortier Auto est exproprié pour permettre la construction de l’autoroute est-ouest, qui ne sera jamais réalisée. Entre-temps, la famille Fortier a acquis un terrain auprès de la société immobilière Cadillac Fairview et a inauguré, en 1975, une nouvelle et rutilante concession, au 7000, boulevard Louis-Hippolyte La Fontaine, à Anjou, qui sera sa dernière adresse.

La gestion de la concession est alors assurée par la troisième génération de la famille Fortier. Après Narcisse et François, Normand Fortier a pris la relève à la tête de Fortier Auto, une entreprise prospère qui s’est hissée au fil des ans parmi les 10 principaux concessionnaires de la marque au Canada.

Dans la gang de Fortier

En quête d’avancement professionnel, Michel Salotti, 23 ans, est entré au service de Fortier Auto en mars 1984. Auparavant, le jeune homme natif de l’est de Montréal avait fait ses classes chez Bouthillier Automobile, dans la vente de véhicules d’occasion. 

Le nouvel employé a commencé son parcours comme vendeur, découvrant et partageant la fierté des employés de ce concessionnaire local renommé, qu’il compare, en bon amateur de hockey, aux Canadiens de Montréal. 

« Je me rappelle que quand on assistait à des réunions chez les concessionnaires et qu’on entrait dans la salle, tout le monde s’arrêtait de parler. Comme si on se disait, c’est sérieux, c’est la gang de Fortier », se remémore-t-il avec le sourire.

En 1990, la famille Fortier lui a offert le poste de directeur des ventes de véhicules d’occasion, où il mettra rapidement à profit son expérience antérieure dans ce domaine.

« On a fait exploser les ventes ! Quand je suis arrivé en poste, on vendait 250 véhicules au détail par année. Rapidement, on est passé de 250 à 500 », raconte-t-il avec enthousiasme.

Puis, en 1992, une nouvelle proposition des Fortier l’a propulsé dans la double fonction de directeur général des ventes de véhicules neufs et de véhicules d’occasion. 

La passation du flambeau

En 1993, à 59 ans, Normand Fortier a appris qu’il souffrait d’un cancer du pancréas et qu’il avait peu de temps à vivre. Sans héritier direct, il a alors exprimé le souhait que Denis Vallière, directeur général, et Michel Salotti reprennent la concession.

« Il savait qu’on connaissait bien la franchise, qu’on y travaillait depuis plusieurs années, et qu’on avait les mêmes valeurs », explique M. Salotti.

Lorsque le petit-fils du fondateur est décédé, à l’été 1993, la succession a pris le relais, et les deux repreneurs pressentis ont racheté la concession en 1994, avec pour objectif d’en assurer l’expansion.

Une nouvelle et dernière phase d’expansion

Un an et demi après leur arrivée, le nombre d’employés est ainsi passé de 76 à 160 employés et le chiffre d’affaires a doublé. Dans la vaste concession, tout l’espace est occupé, reconfiguré et optimisé. En 2008, le pavillon des véhicules d’occasion est érigé. 

« Cela nous a permis d’atteindre la croissance qu’on voulait. Dans notre pic, nous vendions 2000 véhicules par année », souligne le dirigeant, qui a été lauréat du prix du Président Ford Canada à 25 reprises.

Selon lui, Ford Occasion a servi de modèle pour d’autres concessionnaires, jusque-là principalement axés sur la vente de véhicules neufs, les incitant à pénétrer le marché lucratif des véhicules d’occasion.

En 2011, un nouveau complexe de trois étages réunissant sous le même toit Fortier Ford et Fortier Occasion est inauguré. Ce fut la dernière phase d’expansion de cette entreprise réputée de l’est de Montréal.

Une mémoire préservée et une continuité familiale

Malgré la fermeture de la concession, la mémoire de la famille Fortier se perpétuera grâce à la fondation Normand Fortier en soutenant l’enfance et d’autres causes. Michel Salotti, membre de son conseil d’administration depuis 1997, compte bien poursuivre son engagement, une fois à la retraite.

Enfin, l’aventure automobile continue pour les Salotti… En effet, Francis Salotti et Maxime Généreux, tous deux dans la trentaine, s’apprêtent à annoncer une bonne nouvelle.

« Ils sont actuellement en démarchage pour acheter une concession, révèle M. Salotti. Pour des raisons de confidentialité, je ne peux pas donner plus de détails, si ce n’est qu’ils vont ouvrir un commerce dans les prochains mois. »

C’est donc un coup de chapeau et un au revoir à la fois !

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