Analyse du budget fédéral 2025

Les bons coups et les occasions manquées du premier budget du gouvernement de Mark Carney

Alors qu’Ottawa lançait la campagne médiatique précédant la publication du budget fédéral 2025, un élément est devenu évident : la tentative du gouvernement libéral d’opérer une mutation économique générationnelle qui engagera le Canada dans une toute nouvelle trajectoire de développement.

Ce message a été réitéré par des ministres de premier plan, des membres du personnel bavards et des parties prenantes optimistes. Mais comme cela arrive souvent à Ottawa, les mots ne veulent rien dire. Les chiffres parlent d’eux-mêmes, et c’est pourquoi il s’agit d’un moment si important dans la saison parlementaire.

Le budget de cette année revêt également une importance particulière en raison des événements qui se déroulent au-delà des frontières du Canada. Les tensions commerciales avec les États-Unis font les manchettes depuis plusieurs mois, et le secteur automobile canadien figure parmi les industries les plus vulnérables face à l’incertitude économique.

Avec la révision prévue de l’ACEUM et le ton de plus en plus agressif adopté par la Maison-Blanche sur les tarifs douaniers et les relations commerciales globales, le Canada doit démontrer qu’il est capable de rivaliser et de progresser selon ses propres conditions. Cela fait ressortir la nécessité d’un nouveau paradigme économique fondé sur la souveraineté, la diversification et la productivité.

À cet égard, le budget fédéral a permis d’envoyer un signal mondial de stabilité, de débouchés économiques et de potentiel inexploité, afin de rassurer les investisseurs actuels et d’en attirer de nouveaux quant à l’orientation économique du Canada.

Il ne faut pas s’étonner que le budget 2025 ait reçu un accueil nuancé. Au-delà des préoccupations légitimes au sujet du déficit croissant, qui se chiffre actuellement à 78,3 milliards de dollars, le plan proposé par le gouvernement de Mark Carney n’est pas aussi transformationnel que le suggérait la direction du Parti libéral.

En toute honnêteté, l’ambition est présente, mais les moyens pour atteindre les objectifs ne sont pas entièrement définis. Il reste encore de nombreux obstacles et coûts à déterminer et à aplanir. Le budget fait état d’investissements stratégiques majeurs soutenus par une stratégie d’économies et de recettes de 60 milliards de dollars. Une fois de plus, le problème est que l’approche manque de cohérence.

Après avoir manifesté pendant des mois le désir d’augmenter les dépenses en capital, ce qui renforcerait la productivité du Canada, seuls 8,3 milliards de dollars sur les 27 milliards d’augmentation annoncés représentent de nouveaux investissements. La plupart des fonds sont transférés à d’autres entités telles que les provinces. Cette mesure contribuera à améliorer la productivité canadienne, mais n’entraînera pas le séisme annoncé avant la présentation du budget.

Le gouvernement reste cohérent avec ses messages prébudgétaires en plaçant la productivité au cœur de la nouvelle stratégie économique du Canada. Pour les concessionnaires automobiles, l’accent mis par le gouvernement sur l’amélioration de la productivité est une excellente nouvelle. Ils comptent parmi ceux qui ont le plus investi pour rendre leurs opérations plus agiles, intégrer des systèmes d’IA et effectuer une transition vers un marché davantage axé sur les véhicules électriques.

Le problème de productivité du Canada n’est pas nouveau. Pendant de nombreuses années, les entreprises locales ont investi moins par employé que leurs homologues à l’étranger, en particulier aux États-Unis, et cet écart continue de se creuser. Dans une économie plus petite, chaque dollar investi doit être utilisé à bon escient et produire des résultats. La productivité reflète cette dynamique.

Comme le budget l’indique, le Canada n’investit actuellement que les deux tiers du capital par travailleur environ, par comparaison avec la moyenne des pays industrialisés.

Ce chiffre explique en grande partie pourquoi les coûts sont plus élevés et la croissance plus lente qu’aux États-Unis. Dans un contexte commercial où le Canada ne peut plus compter uniquement sur ses relations historiques avec son voisin du Sud, il est primordial que les investisseurs étrangers nous perçoivent comme un endroit où les affaires sont encouragées et faciles à mener, et où des investissements importants sont réalisés dans les domaines essentiels : le capital, la main-d’œuvre et les infrastructures.

Le Canada a toujours éprouvé des difficultés dans ces deux domaines, et ce budget se présente comme une solution. Cela se concrétisera-t-il ? Les chefs d’entreprise, y compris les concessionnaires automobiles, devront évaluer cela au fil du temps.

Une mesure mise en place par le gouvernement fédéral qui pourrait profiter aux concessionnaires automobiles est une nouvelle série d’incitatifs fiscaux améliorés visant à accroître les investissements en capital. Les entreprises qui investissent dans de nouvelles machines, technologies ou pièces d’équipement pourront bénéficier d’une déduction immédiate – un amortissement de 100 % la première année – pour les immeubles servant à la fabrication ou à la transformation.

Cette mesure vise à encourager les investissements immédiats plutôt que différés et est comparée aux programmes d’investissement accéléré mis en place dans d’autres pays. Les détails, cependant, restent à venir, et les concessionnaires automobiles devront attendre les modalités pour déterminer s’ils sont admissibles et comment cela s’appliquera.

Les concessionnaires automobiles bénéficieront toutefois d’un environnement où le taux effectif marginal d’imposition – la charge fiscale sur chaque dollar supplémentaire investi – passera de 15,6 % à 13,2 %, soit le taux le plus bas des pays du G7.

Le moment choisi pour cette annonce n’est pas fortuit. Le gouvernement avait besoin de démontrer qu’il s’est doté d’un plan pour accroître la productivité sans perdre de vue l’abordabilité.

En agissant de la sorte, il espère apaiser les inquiétudes des entreprises concernant la compétitivité tout en conservant le soutien de l’opinion publique. Les libéraux savent également que cette question est politiquement avantageuse. Le terme « productivité » n’évoque peut-être pas beaucoup d’émotion dans la sphère publique, mais les Canadiens ressentent de plus en  plus les effets de la stagnation dans leur vie quotidienne. Une croissance plus  faible signifie des hausses salariales plus modestes, des finances publiques  plus fragiles et moins de débouchés.

Pour les dirigeants de l’industrie automobile, le message est mitigé. D’une part, l’engagement du gouvernement en faveur des investissements et de la productivité à long terme devrait, éventuellement, profiter aux concessionnaires grâce à une économie plus forte et à des infrastructures améliorées.

D’autre part, le budget ne propose rien pour alléger les pressions immédiates en matière d’abordabilité et de coûts auxquelles sont confrontés les acheteurs et les concessionnaires automobiles. Il n’y a eu aucune modification ni abrogation du mandat relatif aux véhicules électriques, qui a été considéré comme un facteur majeur de hausse des prix, ni aucune orientation claire concernant les droits de douane applicables à l’importation des véhicules et des pièces. Le budget a également accentué l’incohérence du gouvernement en maintenant la taxe sur les produits de luxe pour les véhicules, tout en la supprimant pour les articles véritablement luxueux tels que les avions et les bateaux.

Sur le plan politique, le budget annonce des mois tendus à Ottawa. Le gouvernement de Mark Carney s’efforce de projeter une image de stabilité, tout en gérant un déficit considérable et un Parlement divisé. Cet équilibre définira en grande partie sa première année au pouvoir.

Pour le premier ministre, le risque réside moins dans la réaction des marchés que dans l’impatience croissante des électeurs, à qui l’on a promis des résultats tangibles et qui les attendent désormais. La machine politique fédérale est particulièrement bien huilée en matière de démonstration et de communication. Il incombera aux concessionnaires automobiles et aux autres parties prenantes de s’assurer que la mise en œuvre se déroule correctement.

À propos de Charles Bernard

Charles Bernard est économiste en chef à la Corporation des associations de détaillants d’automobiles (CADA). Vous pouvez le joindre à l’adresse suivante : cbernard@cada.ca

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