Les tensions commerciales et les modifications de politiques obligent les constructeurs et les concessionnaires à s’adapter alors que le marché automobile nord-américain entre dans une période de grande incertitude.
Le président américain Donald Trump a souvent qualifié les droits de douane comme étant le « plus beau mot du dictionnaire ».
Pour de nombreux acteurs de l’industrie automobile canadienne, en particulier les constructeurs et les concessionnaires, ce terme est beaucoup moins attrayant.
Alors que Washington fait pression pour appliquer les droits de douane sur les véhicules construits en dehors des États-Unis, la menace de nouvelles barrières commerciales a créé un contexte d’incertitude politique et économique dans l’ensemble du secteur automobile nord-américain. Le Canada a réagi en prenant des mesures de rétorsion visant certains véhicules fabriqués aux États-Unis vendus sur le marché canadien, ce qui oblige les constructeurs, les fournisseurs et les détaillants à naviguer dans un environnement commercial de plus en plus complexe.
Ce débat survient alors que la révision de l’Accord Canada–États-Unis–Mexique (ACEUM), qui régit le commerce automobile en Amérique du Nord, est prévue en 2026, soulevant de nouvelles questions sur la façon dont l’industrie automobile nord-américaine, fortement intégrée, pourrait être touchée.
Pour les concessionnaires et les constructeurs, l’évolution du contexte tarifaire influence déjà les décisions en matière d’approvisionnement, de tarification et de stocks de véhicules.
L’industrie riposte aux droits de douane
Huw Williams, responsable des affaires publiques pour la Corporation des associations de détaillants d’automobiles (CADA), a déclaré à Affaires automobiles que les droits de douane nuisaient en fin de compte à l’ensemble de l’écosystème automobile. « Les droits de douane nuisent à l’industrie automobile, à l’économie et aux clients des deux côtés de la frontière. »
Il a aussi mentionné que l’industrie s’efforce, des deux côtés de la frontière, de faire valoir à quel point les marchés automobiles canadien et américain sont devenus profondément intégrés. « Il est nécessaire que l’industrie adopte une approche unifiée au Canada et aux États-Unis pour expliquer que les droits de douane ne sont pas profitables aux deux pays. »
« Les droits de douane nuisent à l’industrie automobile, à l’économie et aux clients des deux côtés de la frontière. » — Huw Williams, Corporation des associations de détaillants d’automobiles (CADA)
La CADA a transmis ce message directement aux décideurs politiques à Washington, soulignant l’importance du Canada en tant que destination pour les véhicules construits aux États-Unis.
« Environ 40 % des véhicules vendus au Canada sont fabriqués aux États-Unis, et nous sommes le plus grand marché pour les véhicules construits aux États-Unis en dehors des États-Unis », a dit M. Williams.
Selon lui, le secteur automobile suivra de près la prochaine révision de l’ACEUM. « Il ne s’agit pas d’une renégociation complète de l’ACEUM. À notre avis, il s’agit davantage d’une révision de l’Accord, d’un réexamen de certains éléments plutôt que d’une réécriture complète. »
M. Williams a d’ailleurs précisé que le cadre actuel avait été négocié pendant le premier mandat de l’administration Trump. « Il s’agit de l’accord de M. Trump. Il l’a négocié et signé, donc les fondations devraient lui être familières. »
Les constructeurs adaptent leurs stratégies
Les constructeurs automobiles disposant d’usines de production aux États-Unis, notamment Mercedes-Benz, Nissan et Hyundai, ont dû repenser leur stratégie d’approvisionnement du marché canadien.
David Adams, président de Constructeurs mondiaux d’automobiles du Canada, a déclaré que certains constructeurs ont dû prendre des décisions difficiles concernant le transport de véhicules qui traversent la frontière. « Pour un certain nombre de nos membres, le défi ne résidait pas tant dans l’entrée de véhicules aux États-Unis. Il s’agissait d’importer au Canada des véhicules construits aux États-Unis qui n’étaient pas conformes au cadre commercial actuel. »
Dans ces cas, les constructeurs ont dû faire face à des coûts commerciaux supplémentaires qui ont rendu l’importation de certains modèles difficilement justifiable sur le plan financier.
« S’ils devaient les importer, ils devraient les vendre à un prix qui ne serait tout simplement pas compétitif sur le marché », a souligné M. Adams.
Les constructeurs ont pris des mesures pour atténuer les répercussions dans la mesure du possible, a-t-il ajouté. « Pour les concessionnaires, les constructeurs ont fait de leur mieux pour minimiser les effets sur les véhicules vendus sur le marché. »
Cependant, lorsqu’une marque doit faire face à des coûts commerciaux supplémentaires et qu’un concurrent n’en a pas, l’équilibre concurrentiel peut rapidement basculer.
« Si vous devez payer des droits de douane sur un véhicule entrant sur le marché canadien et que votre concurrent n’a pas à le faire, vous serez désavantagé financièrement. »
Brian Kingston, président et chef de la direction de l’Association canadienne des constructeurs de véhicules (ACCV), a également averti que les tensions commerciales exerçaient une pression supplémentaire sur un secteur déjà éprouvé par des changements structurels majeurs, notamment la transition vers l’électrification.
Les concessionnaires constatent des répercussions sur l’approvisionnement
Pour les concessionnaires sur le terrain, l’effet le plus notable des droits de douane jusqu’à présent a souvent été sur l’approvisionnement.
Vaughn Wyant, président de Wyant Group dans l’ouest du Canada, a déclaré que les droits de douane ont eu des répercussions sur leurs activités, mais de façon plutôt subtile. « Les droits de douane ont-ils des répercussions sur nos activités ? Oui, sans aucun doute. Sommes-nous forcés de cesser nos activités ? Non. Il s’agit avant tout d’une question d’offre, même si certains modèles ont connu des augmentations modestes. »
Les constructeurs ont parfois compensé les pressions inflationnistes par des mesures incitatives, a-t-il ajouté. « En général, les droits de douane sont invisibles. »
Néanmoins, certains consommateurs modifient leurs décisions d’achat en raison de l’incertitude.
« Certains consommateurs prennent des décisions précipitées afin d’anticiper d’éventuelles hausses de prix. »
Steve Marshall, propriétaire de Steve Marshall Group en Colombie-Britannique, a mentionné que les concessionnaires n’ont pas beaucoup de contrôle sur la situation. « Il est inutile de se mettre en colère à ce sujet, car vous ne pouvez rien y faire de toute façon. Dans la concession, nous essayons d’éviter de discuter des droits de douane. Le véhicule a un certain coût et vous devez composer avec cela. »
Selon M. Marshall, l’industrie suivra de près la prochaine révision de l’ACEUM. « Cela n’a pas eu d’effet sur notre secteur, contrairement à de nombreux autres secteurs. Cependant, la situation pourrait être complètement différente selon les événements à venir. »
Disponibilité des stocks et des modèles
Shahin Alizadeh, président de Downtown Automotive Group à Toronto, a dit que les droits de douane ont eu des répercussions sur les constructeurs automobiles qui se sentent à l’aise d’exporter leurs véhicules au Canada. « Tout ce qui est fabriqué aux États-Unis représente désormais un défi pour les marques qui n’ont pas d’usine de production au Canada. »
Dans bien des cas, les constructeurs ont simplement réduit les livraisons des modèles concernés.
« Ils ont simplement réduit le nombre de véhicules entrants qui seraient touchés », a dit M. Alizadeh.
Cela a eu une incidence plus importante sur la sélection que sur les prix.
« Nous vendrions normalement un grand nombre de Pathfinder et de Murano. Les ventes se font rares à l’heure actuelle », a-t-il confié.
« Nissan a indiqué qu’elle en importerait quelques-uns au printemps, mais les droits de douane constituent un véritable obstacle pour les constructeurs lorsqu’il s’agit d’importer les véhicules qu’ils jugent adaptés au marché. »
Gérer l’incertitude
Laura Zanchin, directrice générale et vice-présidente à la direction de Zanchin Automotive Group, basé à Vaughan, a déclaré que les répercussions variaient considérablement selon les marques. « C’est à la fois simple et complexe. Il ne s’agit pas seulement des véhicules, mais également des pièces associées à ces véhicules. Il est parfois difficile d’en saisir pleinement les répercussions. »
Elle a expliqué que les constructeurs ont dû agir rapidement pour élaborer des stratégies visant à minimiser les perturbations.
« Les constructeurs ont dû agir de manière très intelligente dans un court laps de temps pour tenter de trouver des solutions plutôt que de simplement informer les concessionnaires que certains modèles ne seraient pas disponibles. »
Mme Zanchin a précisé que certains constructeurs ont absorbé une partie des coûts supplémentaires. « Je tiens à souligner que Mercedes-Benz Canada a fait preuve d’un grand respect en ce qui concerne la situation des droits de douane. Le constructeur a assumé une grande partie des coûts supplémentaires associés à cette situation. »
Sur le plan des concessionnaires, elle a mentionné que la meilleure approche consiste souvent à se concentrer sur les activités quotidiennes. « Plus vous réfléchissez à tout ce brouhaha autour de vous, moins vous vous concentrez sur les activités du moment. »
Cependant, elle a reconnu que l’incertitude avait également miné la confiance des consommateurs. « Les clients sont actuellement désorientés, car les concessionnaires et les constructeurs le sont eux-mêmes. Ils ne savent pas ce qui va se passer, même le mois prochain. »
Une industrie fortement intégrée
Normand Hébert Jr, président et directeur général du Groupe Park Avenue au Québec, a indiqué que les droits de douane ont clairement eu des répercussions sur l’approvisionnement et les prix de certaines marques. « Nous avons observé ce phénomène chez certaines des marques allemandes que nous représentons et qui ont des usines de production aux États-Unis. Nous avons constaté des hausses de prix supérieures aux niveaux d’inflation habituels. »
Il a mentionné que les constructeurs ont parfois tenté de compenser les pressions découlant des droits de douane en ajustant les coûts dans d’autres domaines de leurs activités.
Parallèlement, M. Hébert a indiqué que les mesures de rétorsion prises par le Canada créent des défis supplémentaires pour les concessionnaires. « Bien que je comprenne les enjeux politiques sous-jacents, je pense que les contre-mesures tarifaires peuvent nuire aux concessionnaires canadiens. »
Pour l’instant, une grande partie du secteur surveille de près l’évolution de la politique commerciale.
Le secteur automobile nord-américain étant étroitement interconnecté, même de légères modifications des droits de douane ou des règles commerciales peuvent rapidement avoir des répercussions sur les usines de fabrication, les chaînes d’approvisionnement et les salles d’exposition des concessionnaires.
Pour les concessionnaires, le défi consiste à gérer cette incertitude, tout en continuant à servir leurs clients dans un marché de plus en plus complexe.









