Le dilemme des constructeurs

LES FABRICANTS SE DÉMÈNENT POUR METTRE SUR LE MARCHÉ DES VÉHICULES PLUS EFFICACES EN MATIÈRE DE CONSOMMATION DE CARBURANT, MAIS LES CONSOMMATEURS NE LES ACHÈTENT PAS.

Going-greenAprès une deuxième année consécutive de ventes de véhicules neufs record au Canada entièrement due à la croissance dans le segment des camionnettes, et avec le prix du pétrole qui a atteint un creux historique récent, voilà un bon moment pour revoir un problème important pour notre industrie : la réglementation en matière d’environnement et d’efficacité énergétique.

Les changements climatiques et les préoccupations environnementales sont des priorités dans les agendas publics depuis des années, mais ce n’est que récemment que nous avons vu des tentatives politiques de grande envergure visant à réduire les émissions de gaz à effet de serre.

Voilà sans doute de bonnes nouvelles pour la planète et les générations futures.

Mais toutes les politiques environnementales ne visent pas le même objectif, et même si l’industrie a accepté l’introduction des normes CAFE en 2012, de sérieuses questions demeurent quant à leur viabilité dans un monde où les ventes de camionnettes ont explosé et où le prix du baril de brut atteint 40 $.

Les normes CAFE, qu’on a introduites de concert avec les États-Unis in 2012, sont considérées comme une bonne chose par l’industrie.

Oui, ils y sont allés avec une consommation de carburant de plus en plus stricte sur les voitures neuves et les camionnettes, ce qui constitue l’équivalent de décennies de progrès en quelques années seulement. Mais la technologie ne progresse pas en ligne droite, et les fabricants et leurs ingénieurs ont procuré un confort qui, s’il est coûteux à mettre en œuvre, permettrait d’atteindre les cibles.

Fondamentalement, ces cibles seraient harmonisées avec les États-Unis, assurant l’uniformité et la prévisibilité pour l’industrie et l’assurance que les provinces ou les États trop ambitieux ne chercheraient pas à faire cavalier seul en matière de réglementation de la consommation de carburant.

Au Canada, CAFE exige une moyenne de parc de 6,6 litres aux 100 kilomètres pour les véhicules de l’année modèle 2016. La prochaine phase de la réglementation imposera davantage de gains jusqu’à une moyenne de parc de 4,4 litres aux 100 kilomètres d’ici 2025, un objectif énorme en moins d’une décennie.

Même au début, il y avait des voix dissidentes qui disaient que les cibles CAFE venaient déranger les consommateurs dans leurs habitudes.

En vertu des nouvelles règles, l’efficacité du parc de véhicules d’un fabricant n’est pas calculée sur les véhicules qu’ils construit mais sur ceux qu’il vend.

Les fabricants font à juste titre des milliards en investissant dans l’efficacité énergétique et les systèmes de propulsion alternatifs dans une course pour construire le véhicule en fibre de carbone de l’avenir.

Mais sous CAFE, ils peuvent finir coincés entre les règles qui rendent obligatoire une consommation moyenne de parc à laquelle leurs clients refusent de se conformer. Dans un tel scénario, quelque chose devrait se passer.

Pour preuve, ne cherchez pas plus loin que les ventes de véhicules au Canada en 2014, une année record : les ventes dans le segment des voitures pleine grandeur étaient, en fait, en baisse sur 2013, alors que les ventes de camionnettes ont explosé de 11 %, fournissant plus de 100 % de la croissance totale des ventes de l’an dernier.

Onze points de croissance des ventes de camionnettes est le signal le plus clair encore que les règles CAFE foncent dans un mur avec le consommateur canadien qui voit le litre de carburant à 79 cents et opte pour un VUS à la place d’une berline ou pour un V8 à la place d’un 4-cylindres.

Même dans la mesure où la cible de consommation de carburant a réussi à stimuler les investissements nécessaires pour faire de nouveaux véhicules plus efficaces, elle pourrait devenir autodestructrice.

Les nouvelles voitures sont plus efficaces aujourd’hui que par les années passées, une tendance qui s’accélérera dans les années à venir.

En surface, ce sont de bonnes nouvelles pour le consommateur et l’environnement, et la courbe de consommation de carburant à l’échelle nationale commence enfin à descendre après des années de gains en efficacité.

Mais construire un véhicule plus efficace et moins coûteux à utiliser ne peut qu’inciter à l’utiliser plus, à augmenter la congestion ainsi que les émissions du parc de véhicules.

La résurrection de l’idée d’une taxe sur le carbone sous-entend qu’une approche « secteur par secteur » en matière de règles sur les GES – comme les règles CAFE – est loin d’être le moyen le plus économiquement efficace de réduire les émissions.

Ces règles sont appliquées par les dirigeants politiques, et la politique joue un rôle prépondérant dans le processus, comme il se doit.

Pour des raisons indépendantes de notre volonté, le fait d’imposer des coûts à l’industrie qui pourraient se chiffrer en milliers de dollars par véhicule en vertu de la réglementation est plus politiquement acceptable que, par exemple, d’augmenter la taxe sur le carburant, ce qui réduirait les émissions sans obliger les fabricants à passer par le lourd et coûteux processus de construction de milliers de véhicules que personne n’achètera jamais.

La réglementation CAFE restera un élément essentiel du régime de réglementation du carbone au Canada.

Mais avec le prix de l’énergie là où il est et avec les consommateurs qui répondent en conséquence, on pourrait finir dans le mur de la réalité du marché.

Si la tendance actuelle se poursuit, le législateur devrait se préparer à une augmentation des appels à la « souplesse » dans l’application des normes.

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