Rapport d’étendue des dommages : première moitié de 2020… Que s’est-il passé?

Par : Brian Murphy, vice-président Recherche et Analyse, Canadian Black Book

À mi-parcours en cette année 2020, il semble logique de faire le point sur l’état du marché canadien de l’automobile. Avec tout ce qui se passe dans le monde en lien avec la pandémie de COVID-19, il est difficile de savoir par où commencer. J’ai présenté des analyses sur la crise et son impact sur le marché de l’automobile jusqu’à présent, mais je commence à manquer de qualificatifs. C’est triste à dire, mais oui, les choses vont très mal. Comment décrire autrement une crise qui a coûté la vie à 8 700 Canadiens et plus d’un demi-million de personnes à l’échelle mondiale? J’ai constamment à l’esprit cette célèbre citation de Winston Churchill : « Si vous traversez l’enfer, continuez d’avancer ». Elle semble tout à fait appropriée à la période que nous vivons actuellement.

Avant le début de 2020, le Canadian Black Book (CBB) prévoyait une probabilité accrue de récession. Nous avions parlé de cette possibilité lors de notre conférence TalkAUTO de novembre. À l’été 2019, les courbes de rendement s’étaient inversées sur le marché obligataire américain, le terme technique pour décrire un marché où les obligations à court terme paient un taux plus élevé que les obligations à long terme. Dans le passé, ceci a toujours présagé une récession aux États-Unis et historiquement, cela se répercute bien sûr sur l’économie canadienne. Ce que nous ne pouvions prévoir, c’étaient les ondes de choc qu’entraînerait un virus jusqu’alors inconnu de l’être humain, mais destiné à avoir un impact sur chacun de nous.

Au début, on a vu quelques reportages dans les médias du secteur traitant de la présence d’un virus en Chine qui aurait des répercussions sur la fabrication des voitures et des pièces. À l’époque, l’on s’attendait à ce que ceci entraîne des difficultés d’approvisionnement régionales. Par la suite, par mesure de sécurité, Ford et GM ont interdit à leurs employés de voyager en Chine. À peine un mois plus tard, le monde s’est rendu compte qu’il ne s’agissait pas d’un pépin isolé, mais plutôt d’un problème d’envergure mondiale.

Ventes de voitures neuves

L’année avait bien commencé, avec une augmentation de 1,4 % des ventes de voitures neuves en janvier et en février. À ce moment-là, les ventes semblaient dépasser les prévisions, sauf en Colombie-Britannique, où elles avaient chuté de 7,5 %. Depuis, les ventes de voitures neuves ressemblent au bulletin scolaire qu’on a peur de montrer à ses parents. En mars, les ventes ont baissé de 48 %, puis encore de 75 % en avril et de 44 % en mai. Le 5 juillet dernier, DesRosiers Automotive Consultants publiait sont rapport de ventes pour juin, indiquant que l’ensemble de l’industrie avait enregistré une baisse de 34,3 % pour l’année, et de 16,2 % en juin. Jusqu’à présent cette année, l’industrie a vendu 336 114 voitures de moins que pour la même période l’an dernier.

Les raisons de ce déclin sont nombreuses; certaines sont évidentes, d’autres moins. Un grand nombre de concessionnaires d’automobiles ayant dû fermer leurs portes pendant un bon moment, des véhicules n’ont pu être vendus ni livrés. Les locations à long terme n’ont pu être retournées, et de nouveaux baux n’ont pu être conclus. Pis encore pour les ventes de véhicules neufs comme d’occasion, la confiance des consommateurs a atteint un plancher record. Selon le Conference Board du Canada, 57,5 % des Canadiens estiment encore que le moment est mal choisi pour faire un achat important, ce qui inclut les voitures.

Pendant ce temps, les ventes de parcs d’automobiles connaîtront sans doute leur pire année. Ces ventes représentent environ 15 % du chiffre d’affaires annuel, suivies de près par celles aux entreprises de location de voitures, qui comptent pour 10 %. Dans la conjoncture actuelle, de nombreuses entreprises cherchent à conserver leurs liquidités et n’investissent pas dans de nouveaux véhicules. Quant aux voitures de location, en raison de la dévastation subie par le domaine du voyage à l’échelle mondiale, la demande de ce côté ne reprendra pas avant 2023 selon l’IATA (International Air Transport Association).

Ventes de voitures d’occasion et valeurs de gros

Selon Statistique Canada, les ventes de voitures d’occasion au Canada (en dollars) en date d’avril 2020 avaient chuté de 66 % depuis avril 2019 et de 67 % depuis février. En raison de la fermeture, forcée ou non, par les concessionnaires d’automobiles, et la cession des activités de vente aux enchères, très peu de ventes ont été réalisées faute de clientèle.

Chez Canadian Black Book, nous avons assisté à une dégringolade incroyable des valeurs de gros des véhicules d’occasion. Notre Indice de la valeur retenue, qui suit les véhicules de deux à six ans, a reculé de 7,2 % depuis janvier. Par comparaison, cet indice est en hausse soutenue depuis juin 2010 et les changements d’un mois à l’autre sont normalement modestes. La bulle a éclaté. Toutefois, au cours des dernières semaines nous avons vu les valeurs commencer à remonter. Pour la dernière semaine de juin, les valeurs ont repris quelque peu avec une augmentation de 0,02 % pour les voitures et de 0,18 % pour les camionnettes.

Toutefois, nous prévoyons que les valeurs poursuivront leur tendance à la baisse. Aujourd’hui ce déclin est de 7,2 %, et nous nous attendons à une réduction de 10 % avant que les valeurs ne se stabilisent et ne commencent à remonter de façon plus permanente. Nous observons actuellement une pause dans la baisse des valeurs, mais en raison du niveau de confiance des consommateurs, même si celui-ci s’améliore, et de la récession économique, nous prévoyons que de nombreux Canadiens attendront avant de procéder à l’achat d’une voiture.Par conséquent, en mai nous avons réduit d’environ 4 % nos prévisions de valeur résiduelle d’ici 12 mois, jusqu’à un rajustement nul à 60 mois, soit le moment auquel nous prévoyons que l’impact de la COVID-19 cessera d’être ressenti.

Perspectives économiques

À la fin de juin, le Conference Board du Canada a produit son rapport d’été (Résumé de la note de conjoncture canadienne – Été 2020) offrant son point de vue sur l’état de l’économie canadienne et les perspectives d’avenir. L’organisme prévoit que le résultat final sera une contraction de 8,2 % de l’économie canadienne en 2020, ce qui en ferait la contraction annuelle la plus marquée jamais enregistrée. Au point le plus bas, près de trois millions de Canadiens avaient perdu leur emploi. Sur une note positive, le Conference Board estime que le pire de la récession est maintenant derrière nous, et que l’économie devrait remonter de 6,7 % en 2021, puis de 4,8 % en 2022.

Autre bonne nouvelle : on a observé cette semaine une amélioration du niveau de confiance des consommateurs, essentielle au secteur de l’automobile. L’Indice de confiance des consommateurs du Conference Board a en effet augmenté à 79,7 ce mois-ci, soit environ les deux tiers de sa cote d’avant-crise. Il est important de noter que les Canadiens demeurent prudents face aux grosses dépenses. Cette dernière étude sur le taux de confiance des consommateurs révèle que plus de Canadiens, soit 57,5 %, sont pessimistes face aux achats importants par comparaison au point culminant de la crise financière de 2008, où ce taux était de 54,3 %. La confiance des consommateurs sera un indicateur critique au cours des mois qui viennent, et une amélioration, même légère, constitue une bonne nouvelle.

Regard vers l’avenir

Pour l’ensemble de l’année, l’équipe du Canadian Black Book prévoit une réduction générale de 25 % des ventes. Pour arriver à ce résultat toutefois, les ventes des mois qui restent devront remonter de façon marquée par rapport aux résultats des deux premiers trimestres. Nous continuons de prévoir la vente d’environ 1,436 million de véhicules, soit un demi-million de moins que l’an dernier, ce qui est loin d’être négligeable.

Du côté des véhicules d’occasion, nous prévoyons également une diminution des ventes, mais dans une mesure moindre que pour les voitures neuves. Les voitures d’occasion ont l’avantage d’être plus abordables et ne subissent pas l’impact des ventes aux parcs et au détail. Nombre de ménages étant aux prises avec des difficultés financières, nous prévoyons que beaucoup de gens opteront pour un véhicule d’occasion. De plus, la faiblesse du dollar canadien crée les conditions idéales pour l’exportation de véhicules sur le marché américain, où les prix demeurent beaucoup plus élevés qu’ici au Canada.

Nous nous attendons à ce que la reprise débute à la fin de cette année, et nous savons qu’il faudra faire preuve de patience. Pour retrouver la stabilité économique à plus long terme, il faudra le soutien continu des divers ordres de gouvernement ainsi que la découverte d’un vaccin contre la COVID-19. Oui, nous traversons tous ensemble une sorte d’enfer, mais il faut continuer d’avancer, se tenir en bonne santé et regarder vers une année 2021 beaucoup plus favorable. Portez un masque, gardez vos distances et continuez de vous laver souvent les mains. C’est bon pour la santé et pour les affaires.

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